Les destinées insulaires sont très surprenantes. On y découvre des histoires incroyables, des récits inouïs. Comme si en quittant la Corse, ces personnalités avaient réussi le plus dur. Il serait donc plus compliqué de vivre au paradis, entre mer et maquis que de vivre dans des espaces moins confortables. Le Corse est un animal politique soucieux de s’adapter à toutes les situations, à toutes les géographies. C’est ainsi l’histoire d’Antoine-Marie Debernardi, né à Bonifacio, le 20 février 1823. Un de ces Corses attirés par l’ailleurs et par l’Orient en particulier !
Le « Pacha » ! Non, il ne s’agit pas du film avec Jean Gabin, magnifié par les dialogues de Michel Audiard… On se souvient de la réplique cultissime adressé par le grand Gabin à Robert Dalban : « Quand on aura mis les cons sur orbite, toi, tu n’auras pas fini de tourner ! ». Non, le « Pacha » fut le surnom évoquant la puissance de l’Orient d’Antoine-Marie Debernardi. Ce surnom en dit long sur l’itinéraire complexe et l’ascension de ce général d’armée, ingénieur technique et homme politique aux mille ruses.
Le jeune Debernardi ne choisit pas la facilité. Il entre dans la Légion étrangère dans le courant des années 1840 avant de servir l’Empereur Napoléon III durant la guerre de Crimée. La guerre est l’une des premières guerres modernes, à la fois industrielle et médiatisée. Elle est un pont entre les guerres napoléoniennes et la Première Guerre Mondiale. On y parle encore d’Empires en reconstruction, de nations en gestation, de pays aspirant à retrouver leur grandeur. C’est au siège de Sébastopol que Debernardi fait ses preuves. Là, dans cet enfer de canons, d’obus et de mitraille, il apprend le courage, le sang-froid et cette capacité à survivre qui fait que l’on pourra vivre comme Napoélon et non trépasser comme Muiron au Pont d’Arcole ! A Sébastopol, Antoine-Marie Debernardi s’y distingue tellement qu’il sera décoré de l’Étoile des Braves, la reconnaissance directe du pouvoir impérial. Lors de son retour de Crimée, le trentenaire ne songe qu’à mettre en pratique les enseignements militaires dont il a dressé un bilan particulièrement lucide notamment sur le plan de la conduite d’un siège. Debernardi se mue en technicien, en chef du génie. Il érige des plans de fortifications, décrit les pierres, opère des calculs.
Alors Debernardi rêve de grandeur, il pense assurément à Napoléon et à sa campagne d’Egypte, à la fois militaire, scientifique, culturelle. Debernardi exprime une sorte de nostalgie par procuration. Pour le neveu de Napoléon 1er, pour la gloire du Second Empire, son regard se tourne vers l’entreprise coloniale. Debernardi le sait, la France n’a pas exploité toutes les opportunités, toutes les potentialités de son espace lointain. Direction l’Égypte, ce laboratoire politique pour tous les romantiques du XIXème, pour toutes les personnes fascinées par le désert et ses silences. L’Egypte est une terre toujours sous administration ottomane mais elle est dirigée par des élites ayant la volonté d’importer la science européenne sans en subir totalement la domination. A son arrivée, il devient un intime du Khédive Ismaïl qui le nomme Général Pacha et le charge de fortifier Alexandrie. Dans la vieille et belle Alexandrie, les images du passé sont omniprésentes : Des Pharaons à Alexandre 1er, de Ptolémée à Hypatie, tout se focalise sur l’existence, la vie, la philosophie, l’astronomie, les savoirs… Les enseignements et la Bibliothèque ! Comment faire honneur au passé si ce n’est en ayant la volonté de le préserver et surtout de le protéger ?

Debernardi y apporte sa contribution la plus éclatante : Les fortifications de la ville portent en partie sa signature. Il ne s’agit pas seulement de murs ou de bastions, mais d’une vision stratégique : protéger une cité qui est à la fois un port, une porte et la ville de toutes les mémoires, la ville de notre mémoire universelle. Alexandrie, sur la route des pèlerins, à la croisée des chemins, au tournant des civilisations et des religions monothéistes. Ce carrefour du monde accueille les marchands levantins, les ingénieurs français, les diplomates britanniques, les aventuriers italiens. C’est l’Orient « compliqué » intense, fruit de nos espérances, de nos doutes, de nos échanges, de nos mots. C’est l’Orient des sens, l’Orient qui fait frémir ! Il a la beauté de la Princesse de Saba, la beauté fatale d’un visage angélique, fatale. Les yeux d’Alexandrie captivent… Alexandrie est une mademoiselle aux mille et une fleurs…
Comme tout preux chevalier, Le « Pacha » veut protéger sa dame. Il se revendique lui-même ingénieur-soldat. Bâtir des fortifications, c’est aussi participer à des jeux de pouvoir qui dépassent largement la simple technique, l’acte est politique tout comme le choix de Ménélas de partir en guerre pour récupérer Hélène… La défense se réfléchit, Debernardi la veut forte. C’est pourquoi il décide de fonder et de diriger l’École polytechnique égyptienne où quand l’Occident et l’Orient parviennent à se marier. Former des ingénieurs, c’est former des bâtisseurs. Former des bâtisseurs, c’est préparer un État à se transformer.
Pourquoi a-t-il réussi en Egypte ? C’est en reprenant le concept nietzschéen que l’on trouve la réponse la plus commode, la plus pratique et la plus juste : « Tout simplement parce qu’il est Corse ! » C’est la tradition de l’exil réussi, où l’on conserve son identité pour l’imposer subtilement.
Antoine-Marie Debernardi décède le 15 mai 1893, à l’âge de 70 ans dans sa ville natale.



