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Astérix en Corse : manuel d’anticipation à l’usage d’insulaires vexés et de continentaux pressés

53 ans après sa publication, que reste-t-il, dans l’imagerie populaire de l’album « Astérix en Corse » écrit et dessiné par René Goscinny et Albert Uderzo ? A l’ère du numérique, des tablettes et des smartphones, comment retrouver la magie de l’enseignement ludique, de l’apprentissage inconscient de notre patrimoine, de notre identité et de notre histoire ?

Quand on a sept ans dans les années 80, que l’on commence à peine à savoir lire et écrire et que l’on place dans vos mains un album de Tintin, Astérix ou Lucky Luke, l’univers devient un paradis. Des images et des bulles de textes forment et créent le récit. Chez Tintin, le voyage est contemporain, politique et même onirique au regard d’un univers décalé, une sorte de seconde dimension où l’on se moque du bolchévisme, du capitalisme et autres courants de pensée. Chez Astérix, l’humour sert de pilier porteur pour raconter l’histoire. L’angle est habile, élégant et bienveillant. Alors qu’il est interviewé en 1973 au micro de Paul Giannoli qui lui demande pourquoi à une époque où « la violence, la pornographie et la scatologie triomphent, chez Astérix, c’est tout le contraire… », René Goscinny rétorque : « C’est notre façon à nous d’être d’avant-garde. Je n’ai jamais suivi les modes. Les modes, il y en a eu beaucoup, à présent, il y en a d’autres. Cela dure ce que cela dure. Pour ma part, je continue à faire les choses telles que je les ressens. Disons que le banquet d’Astérix n’a pas nécessité de se transformer en « Grande Bouffe » par exemple !

Et le père du réalisateur des films  « Illusions Perdues » et du «  Les Rayons et des Ombres » d’enchainer sur la sortie d’Astérix en Corse : « Astérix voyage malgré tout, il est allé chez les Helvètes, chez les Espagnols et le voilà en Corse. A l’étranger ! Vous avez entendu ce que je viens de dire : à l’étranger en Corse ! » La malice de Giannoli fait sourire Goscinny : « Je vous laisse la responsabilité de ce que vous venez de dire. Etant donné vos origines, je suis sûr que vous vous arrangerez, et je ne dis pas avec vos compatriotes mais avec les habitants de votre département. »

Trois ans avant Aléria, la discussion Goscinny-Giannoli est des plus savoureuses et des plus fines. La culture devance toujours le politique.  « Astérix en Corse » est donc un tournant, un phénomène incroyable, un album qui vient poser pour la première fois, des mots et surtout des images sur les liens entre la Corse et le continent mais surtout à propos de leurs différences. Goscinny a su retranscrire l’état d’esprit, l’âme insulaire à la fois en se moquant gentiment et avec un profond respect : « Elle te plaît ou elle te plaît pas ma sœur ? »

René Goscinny y éprouve un sentiment particulier : « La Corse est très spéciale. C’est un de ces endroits du monde qui a du caractère. Et du caractère qui ne change pas suivant les modes justement. Et puis ce qui est formidable dans l’histoire de la Corse et dans la période qui nous intéresse, c’est que les Romains avaient des camps sur les bords de l’île et ils n’osaient pas entrer à l’intérieur parce que les Corses « leur tapaient dessus ». Alors pour nous, c’est formidable. Et il y avait aussi une sorte de pérennité dans le caractère insulaire. Les Corses se vendaient très mal sur les marchés aux esclaves car ils ne se laissaient pas commander. »

Et dès les premières bulles, au moment où apparait Ocatarinettabellatchitchix (à vos souhaits), on comprends que l’histoire va très vite déraper. Chauvin ou pas, Astérix en Corse est certainement le plus grand album des Astérix en termes d’humour et de références latines. Car l’intérêt était de faire avec ressortir ce puissant caractère : « Nous avons essayé d’en intégrer toutes les qualités, la seule qui m’inquiète c’est la susceptibilité car je pourrais en être la victime un jour. C’est pourquoi je m’entoure de beaucoup de Corses en ce moment, j’ai fait beaucoup de bassesses pour être bien avec les Corses. » soulignait avec humour, le génial auteur de Lucky Luke, Iznogoud et fondateur du magazine Pilote.    

Il y décèle surtout les traits de caractère qui sont prêtés : « Comme toutes les régions à forte personnalité, on a fini par créer un mythe autour des personnages eux-mêmes. En général, je parodie moins la réalité que le mythe. » L’aspect paresseux est forcément évoqué avec un druide qui cueille le gui en attendant qu’il tombe. Goscinny et Uderzo se rendront à plusieurs reprises en Corse pour peaufiner leurs études mais aussi pour assurer la promotion de l’album : « Voir l’effet que cela produit en espérant être de retour… »

À première vue, tout semble léger : vendettas, siestes interminables, susceptibilité exacerbée. Mais sous la farce, il y a un travail colossal de recherches sur l’Antiquité, le folklore et l’imaginaire.

La Corse fait partie intégrante de l’Odyssée d’Uderzo et Goscinny. L’île n’est pas géographique, elle est avant tout morale. Elle fonctionne selon une logique propre, close sur elle-même, aristotélicienne mais inaccessible à qui n’en possède pas les codes. Astérix et Obélix trouvent des sosies pourtant différents. Les pirates en savent quelque chose. La puissance est évocatrice : le navire explose carrément à cause de l’odeur d’un fromage… Dans Astérix en Corse, personne ne sait pourquoi l’on se bat. Mais tout le monde sait qu’il faut continuer. Cela semble absurde sauf pour Nietzsche, pour qui l’homme véritable est celui qui promet et qui tient sa promesse. Rome écrit ses lois. La Corse les incarne.

On peut aussi repenser à la paresse à travers ses moments délicieux de sieste. Les corps sont allongés et complètement immobiles. Le temps est suspendu, on pense encore aux liens des Corses avec la mort. La paresse est un hommage, la sieste une reconnaissance, une tradition. Nous revoyons nos grands-pères se reposer pour faciliter la digestion et recharger les batteries après une matinée de labeur. C’est le délice également de contemple les paysages magnifiques de la plaine orientale, les falaises, le village suspendu… Les Romains sont perdus car ils n’ont guère de grandes plaines pour accomplir leur stratégie et leurs tactiques, pour déployer leurs colonnes… En quinconce dans le maquis !! Enfin, il y a Ocatarinetabellatchitchix,qui rend hommage aux Corses, à Paul Giannoli et à Tino Rossi. L’image d’une vieille Corse oubliée, perdue dans les affres de la modernité, de la consommation rapide et outrancière. Mais la véritable raison d’être de cet album est de se moquer essentiellement des Français qui croient comprendre les Corses. Astérix en Corse est la métaphore, la représentation d’un territoire qui résiste surtout à la consommation, à la marchandisation. La Corse murmure à l’oreille de la France des conseils entre force et douceur. L’album pose des questions insoupçonnées : Le caractère est une sagesse, la mémoire, le respect des morts, le patrimoine, fondent une civilisation. Astérix en Corse capture l’essence ethnographique de l’île avec une ironie tendre.

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