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La vie prise sur le fait. Encore des cinéastes aristotéliciens

Enregistrer le réel et le mettre en spectacle, ou bien l’inventer ? La réalité n’existe-t-elle que comme une illusion ? S’agit-il d’un art qui se suffit à lui-même ? « On peut concevoir la nature comme un “monde extérieur des faits”, comme un domaine de choses, de qualités et de transformations entre elles selon les lois de la nature et légitimées par leur seule existence et essence. Ce monde de faits régi par ses lois tout aussi effectives forme un tout cohérent qui, légitimé par sa seule existence et ses qualités réelles, se suffit à lui-même. » (A. Gehlen, Hambourg, 1957.)

La nature – un « monde extérieur de faits » – crée un effet esthétique, mais la beauté de la nature précède bien la beauté de l’art.

La notion de mimèsis, en se libérant du sens réducteur et dénaturé donné généralement à ce mot, définit un rapport particulier à la réalité comme le révèle l’œuvre du peintre qui est à la fois apparence et partie de cette même réalité – on peut penser à Hopper maître des analogies, des allusions et des correspondances entre la nature et l’artifice…

• Au sujet de Roma, film-mémoire et déambulation poétique singulière, Fellini a dit : « Roma est l’histoire d’une ville vue par les yeux de celui qui la raconte. C’est un ensemble de fantaisies, souvenirs, évidences, notations, affections et ressentiments comme ils peuvent affleurer dans l’âme de qui se propose une représentation de cette cité composite, contradictoire et somme toute inépuisable. »

Dans ces propos repris par Max Tessier, dans le numéro 6 d’Écran 72, le mot le plus important est « représentation ».

Fellini affirme une fois de plus que c’est une représentation qu’il donne. Les actions non abouties, les gestes entr’aperçus des personnages dont sont racontées les histoires brèves, les scènes indépendantes les unes des autres, les séquences oniriques, exubérantes, sensuelles, le chaos de la Ville éternelle, monstre et théâtre du monde, ville réelle, mythique et rêvée, disent que la « représentation », c’est-à-dire la « mise en présence », n’épuise pas le « réel » – Fellini choisit, déforme et donc exagère –, mais l’éclairent.

Rome, pour Fellini, n’est pas une ville, mais une manière d’être :

« Roma non è una città, è un modo di essere. »

• Rien n’interdit, alors, d’évoquer La Chronique des sentiments d’Alexander Kluge qui a été l’assistant de Fritz Lang sur son film Le Tombeau hindou. Son imagination, proche de celle des symbolistes, fait apparaître les correspondances, les rapports secrets des choses, les analogies, fait sentir, par le montage, la complexité du réel, fait éclater une vérité dans le fragment…

Pour William Blake, l’infini et l’éternité ne sont pas ailleurs, mais contenus dans les plus petites choses. Dans une goutte d’eau, un grain de sable, une fleur sauvage, voici le monde…

Kluge met en place une mosaïque narrative assemblant des récits brefs juxtaposés sans aucune transition, des anecdotes, des fictions, des documents, des souvenirs : une histoire des « émotions enfouies », des « petites vies », de ce qui est habituellement caché ou invisible, la chronique d’une mémoire collective et individuelle, un art de connaître – les sentiments étant perçus comme aussi importants que les faits, des forces historiques, politiques ou guerrières. Avec sa caméra, il transforme en images ses lectures et il fait de la littérature de tout ce qu’il voit ou devine. Les légendes des images dans sa Chronique sont de nouveaux récits dans le récit.

L’enfant sous les bombes, la beauté, la destruction, la peur, l’absurde, le ciel en feu. Sur le front, la montre que le soldat a consultée juste avant d’être frappé par un obus, continue à fonctionner dans la boue. La machine de guerre qui éprouve de la fatigue, une locomotive, mélancolique. En légende, à propos d’une carte de la bataille de Waterloo, on peut lire que de « nombreux blessés ou morts, une fois déshabillés, étaient des jeunes femmes ». Il raconte ainsi l’histoire du sperme mal congelé de Nietzsche et la mission de Heidegger en Crimée. Des contre-récits. Pour engendrer le trouble. En véritable romantique, Kluge dit un monde objectif en associant des idées.

• En 2002, dans L’Arche russe, un film d’Alexandre Sokourov tourné en un seul plan-séquence de 96 minutes, le spectateur est transporté à Saint-Pétersbourg, dans le musée de l’Ermitage devenu une sorte de « vaisseau temporel » où survivent les vestiges, les fastes d’un monde perdu et des personnages qui se souviennent. Il traverse les salles d’exposition, monte et descend des escaliers, explore des perspectives, écarte des voiles d’ombre pour découvrir des époques différentes, comprendre, par une distanciation mimétique, le rapport ambigu de la Russie avec son passé tsariste, rencontrer Pierre le Grand et Catherine II, croiser des soldats, des diplomates et des courtisans. Il assiste à un bal final, en 1913, un moment de beauté suspendu, et parvient, lors d’un adieu à une société aristocratique et raffinée, à la « sortie du temps » – les danseurs ayant quitté la salle pour l’oubli.

Tout le long, le spectateur, complice émerveillé, est guidé par le coryphée, le narrateur invisible, lui-même accompagné d’un étrange personnage à la silhouette élégante mais un peu raide, spectrale, un passeur entre les temps, souvent en décalage avec les autres personnages, comme s’il appartenait à un autre monde, le marquis de Custine, un aristocrate français ironique, distant et arrogant – le regard critique et fasciné de l’Europe sur la Russie…

Et, au détour d’un échange devant La Naissance Jean le Baptiste, le tableau dont il est dit qu’il vient de Paris de la collection Crozat et qu’il a été acquis par la grande Catherine, en 1772, le marquis s’adresse au narrateur qui se trouve être le réalisateur et lui demande : « Est-ce le Beau qui vous intéresse ou sa représentation ? » …

• Et voici, grâce à Aristote, l’œil dans la caméra, la caméra dans l’œil, le spectateur acteur et l’acteur spectateur, complices et poètes tous les deux, leur film et notre film à nous autres spectateurs d’un réel transformé toujours par l’art de la mimèsis, définitivement, d’un réel qui n’existe que par l’art…

Olivier Battistini

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