dimanche, février 8, 2026
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Trump et le pétrole ou le grand jeu énergétique 

« Nous voulons être dominants sur le plan énergétique » cette phrase, souvent prononcée par le président américain et ce depuis son premier mandat, a trouvé une nouvelle application avec la récente capture de Nicolas Maduro. Le président américain assume et revendique sa volonté de contrôler les réserves pétrolières vénézuéliennes, une manoeuvre tactique, au service d’objectifs stratégiques globaux. 

Malgré l’augmentation constante, de la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique et d’une baisse de la quantité de pétrole consommée par point de PIB, le monde demeure assoiffé d’or noir. En 2025, selon l’AIE, la demande de pétrole s’est établie à 103,87 millions de barils par jour, contre 103,1 en 2023 et devrait monter à 104,57 en 2026. Historiquement, les sources d’énergie ont tendance à s’additionner et non à se substituer. En 1900 l’Angleterre consommait plus de bois en volume(pour l’énergie) qu’en 1800, alors que le charbon était sa principale source d’énergie. A l’aune de ces éléments et compte tenu des applications nombreuses du pétrole, il est raisonnable de considérer que le pétrole va demeurer, dans les années à venir une ressource vitale pour le monde. 

Le baril de pétrole évolue actuellement autour de 60 dollars, malgré des tensions tensions internationales nombreuses. Cette situation tire son origine d’une offre abondante, l’OPEP+ ayant procédé à plusieurs augmentations de ses quotas de production. A cela s’est ajouté une conjoncture économique mondiale atone et l’arrivée de nouveaux acteurs comme le Guyana. La pénurie n’est pas pour tout de suite!

Dans pareil contexte, il n’est pas absurde d’interroger l’objectif poursuivi par le président des Etats-Unis. 

L’Amérique est déjà le premier producteur mondial d’or noir, avec 13,61 millions de barils en 2025, une production record mais insoutenable aux prix actuels! En témoigne une activité en baisse dans le bassin permien, avec des ventes à prix cassés d’appareils de forage et des licenciements chez des géants du secteur comme Halliburton. Les dirigeants du secteur estiment que le baril devrait se maintenir autour de 70 dollars, pour permettre le développement de la production U.S. Alors que le président américain souhaite encourager la production de pétrole, son objectif de relance de la production vénézuélienne ressemble à une aporie. Un retour massif du Venezuela sur le marché pétrolier, n’est pas de nature à soutenir les cours, une bonne nouvelle pour l’économie mondiale, moins pour le secteur pétrolier texan. Il est possible de supposer que Trump, très cyniquement, favorise le consommateur américain  (depuis la covid les prix ont augmenté de 25% aux Etats-Unis) au détriment des industries extractives, midterms obligent. D’autres y verront, au contraire, l’influence des grandes compagnies multinationales, moins exposées au secteur pétrolier domestique et désireuses de mettre la main sur le grisbi vénézuélien ; une explication pour le moins simpliste, surtout au regard du peu d’enthousiasme de ces entreprises et du passé. Si après guerre et jusqu’aux années 1960, Seven sisters et Département d’Etat ont très souvent travaillé de concert, le lien s’est fortement distendu, comme l’explique l’a expliqué récemment Daniel Yergin, historien spécialise de l’énergie, à l’hebdomadaire The Economist. L’exemple le plus récent de cette disjonction n’est autre que l’invasion de l’Irak, les compagnies pétrolières américaines ayant préféré six ans d’attentisme. Ces entreprises sont des entreprises cotées, avec des actionnaires institutionnels, plus attentifs aux équilibres bilantiels, que sensibles aux discussions embrumées de cigares à Foggy Bottom. De surcroît, les compagnies américaines ont largement accès au pétrole du Guyana, aux marges plantureuses, avec son coût de production 7 dollars. 

Une autre hypothèse elle est celle de la sécurité! En effet, une offre abondante ne signifie pas toujours une offre sûre. A titre d’exemple, les terres et métaux rares n’ont rien de rare et sont présents, pour la plupart, en grandes quantités, dans de nombreux endroits. Pourtant, la Chine en est le principal producteur, à travers l’extraction et surtout le raffinage. Autre exemple, le phosphore, indispensable pour l’agriculture, le monde n’en manque pas, mais il est produit à 70% par le Maroc (Sahara Occidental compris). 

Un marché est un outil d’efficience, son rôle est de procéder de l’information, afin d’organiser la production de manière optimale. L’efficience d’un système ne signifie par forcément sa résilience. Individuellement, l’occidental moyen est moins résilient que son ancêtre du Moyen-Age, qui devait effectuer de nombreuses tâches lui-même. Le génie des sociétés occidentales, grâce à leurs systèmes juridiques, a été de rendre possible la spécialisation et la division du travail. Après guerre, la sécurité des mers assurée par les Etats-Unis, un certain consensus économique (accentué après la chute du mur), matérialisé par le libre échange et des mécanismes de règlement des conflits par le droit ont permis de créer des marchés mondiaux. Cette période parait être partiellement révolue. Comme l’expliquait Henri Kissinger dans son livre L’ordre du monde*, tout système international repose sur un rapport de force à un instant T, qui va sous-tendre sa légitimité. En général, le système dure approximativement un siècle entre sa naissance et son trépas. Il va se dégrader sous le poids de l’évolution des rapports de forces entre puissances, ce qui sape sa légitimité et mène progressivement à sa sénescence et à son remplacement par un nouveau système.  

Le système issu de l’immédiat après-guerre est vraisemblablement entré en phase finale, réjouissances ou regrets, là n’est pas le sujet. Les Etats-Unis, qui avaient porté le précédent système, paraissent en acter la fin, peut-être même l’accélèrent-ils.

Pour preuve, la politique des administrations Biden et Trump qui, à bien des égards, ont été des politiques de hedging géopolitique. Sous Joe Biden, de nombreuses subventions ont été accordées à des entreprises, afin d’installer des usines aux Etats-Unis, Donald Trump pousse, lui aussi, à des investissements massifs aux Etats-Unis, notamment dans les industries critiques, comme les semi-conducteurs. Il a même pris la décision d’entrer au capital d’Intel, une action assez inhabituelle aux Etats-Unis. De grands noms de la finance, comme Ray Dalio ou Jamie Dimon, bien qu’hostiles à la politique commerciale de Trump, défendent, dans des industries stratégiques du point de vue de la sécurité nationale, une certaine dose de protectionnisme. Sans en travestir les inconvénients, ce qui est moins efficient a toujours un coût (financier, moindre qualité du produit…), ils y voient un enjeux de résilience pour la puissance américaine. De même, l’insistance de cette administration pour passer des accords miniers( Ukraine, Congo, Argentine…) est une entreprise assumée de défense contre la Chine, qui n’hésite plus a utiliser cette dépendance (encore récemment contre le Japon). 

Pour revenir au pétrole, les actions récentes du gouvernement américain peuvent être vues comme s’inscrivant dans cette dynamique. 

Le pétrole Vénézuélien état des lieux

Selon l’analyste Kepler, la production quotidienne du Venezuela se situerait aux alentours de 795 mille barils jours, soit 1% de la production mondiale, pour une part des réserves mondiales de l’ordre de  17 à 19%. Sa capacité réelle d’exportation, dans le cadre des sanctions américaines* se situerait autour de 300 mille barils jours. Ce niveau de production est extrêmement faible au regard du passé. A l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez, le pays produisait 3,5 millions de barils jour. Depuis, ce nombre n’a eu de cesse de décliner, dans un contexte d’expropriation des majors américaines, d’incompétence (licenciement par Chavez de 19 mille cadres de PDVSA la compagnie pétrolière publique), de sous investissement et de corruption. Aujourd’hui, l’infrastructure pétrolière nationale est dans un état de délabrement tel (pipelines rouillés, manque de diluants), qu’un retour aux niveaux pré-Chavez est impossible à brève échéance**. Les avis divergent, sur les capacités de rebond de l’industrie pétrolière vénézuélienne, pour certaines compagnies pétrolières (et le gouvernement américain), il serait possible d’ajouter 300 à 400 mille barils de pétrole jours assez rapidement. Quoi qu’il en soit, le consensus des analystes estime impossible de dépasser les 1,4 millions de barils jours, sans des investissements conséquents(certaines évaluations les estiment à 100 milliards de dollars). Des investissements qui, quel que soit leur niveau, nécessiteront une évolution du cadre juridique, les compagnies pétrolières étant encore échaudées par les expropriations sans indemnités qu’elles ont subi par le passé. 

Un état des lieux pour le moins mitigé. Toutefois, pour comprendre l’intérêt américain dans cette affaire il est nécessaire d’élargir la focale. 

Le pétrole vénézuélien est un pétrole qualifié de lourd à extra-lourd (10° à 20° API contre plus de 40° API pour le pétrole américain ce qui en fait un pétrole léger), c’est un pétrole très visqueux, parfois solide à température ambiante, il est acide et aussi fortement chargé en souffre (2% à 3%, 0,5% ou moins pour le brut américain). Son raffinage nécessite des infrastructures spécialisées, il est idéal pour la production de diesel et de bitume, contrairement au pétrole américain destiné à la production d’essence. Or, les raffineries du golfe du Mexique(Texas et Louisiane surtout), sont conçues pour traiter ce type de pétrole. Ces raffineries, contraintes de tourner avec du pétrole canadien (sables bitumeux proche du vénézuélien), voir du léger américain (pour lequel elles n’ont pas été conçues) pourraient rapidement absorber, 500 à 600 mille barils de brut vénézuélien. Le raffinage de ce pétrole leur offrirait des marges plus confortables que le léger américain, ou le bitumeux canadien, plus coûteux à cause du transport. Ce scénario, pourrait avoir des effets en chaîne sur le plan géopolitique. 

Les dominos pétroliers 

Les Etats-Unis sont un gros consommateur de diesel, avec des besoins concentrés dans des secteurs vitaux: fret routier et ferroviaire, transport maritime et fluvial, agriculture, construction, mines, défense et production électrique dans des zones rurales ou certains sites industriels et infrastructures critiques. Comme cela a été précisé plus haut, le pétrole américain n’est pas optimal pour la production de diesel, à l’inverse du pétrole vénézuélien. Un afflux de pétrole vénézuélien, dans les raffineries américaines, pourrait avoir un certain nombre de conséquences. En tout premier lieu, les américains en important du brut vénézuélien pourraient accroitre leurs exportations, par substitution du lourd vénézuélien au léger américain. Dans cette hypothèse, plusieurs centaines de milliers de barils de brut américain se retrouveraient disponibles pour l’exportation. Une bonne nouvelle pour la balance commerciale américaine, mais surtout un nouvel équilibre possible du marché pétrolier. 

Il ne s’agit pas ici de faire des prédictions sur l’évolution du marché pétrolier, simplement d’observer une partie de sa géographie. Les réserves mondiales du Venezuela se situent aux alentours de 17 à 18%, les réserves américaines prouvées sont de 4%, mais seraient bien plus élevées (certaines évaluations parlent de 30%). Les seules réserves prouvées, donnent donc un total d’un peu plus de 20% des réserves mondiales, avec une capacité immédiate de plusieurs centaines de milliers de barils exportables. Un levier puissant qui a déjà été activé par le passé. Au mi-temps des années 80, le baril de pétrole s’est effondré de 30 à 12 dollars, grâce à l’Arabie Saoudite et avec de vifs encouragements de l’administration Reagan. A ce moment là, l’URSS empêtrée dans sa guerre en Afghanistan était massivement dépendante des hydrocarbures pour ses recettes à l’export. 

Pour rappel, dans le cadre des sanctions, la Russie vend déjà son pétrole avec un discount (- de 50 dollars, parfois – de 45 dollars), cette situation a créé un déficit de 51 milliards de de dollars pour le budget russe (2,6% du PIB) sur les 10 premiers mois de 2025 et une baisse de l’excédent de son compte courant (37,1 milliards contre 52,7 milliards sur la même période en 2024), le fond souverain russe quant à lui est en baisse avec 170 milliards d’actifs, contre 200 en 2022. Cette situation est loin d’être catastrophique, surtout au regard des déficits américains ou français. Pour autant, une nouvelle baisse des cours mondiaux du pétrole obligerait la Russie à consentir de nouveaux rabais à ses clients, avec pour effet de dégrader encore plus ses finances, finances d’un pays sous sanction et ayant une facilité à financer son déficit bien moindre que celle des Etats-Unis. La guerre en Ukraine repose sur des dépenses massives à destination des soldats et leurs familles, dépenses qui ont permis d’éviter une conscription massive, ou de dégrader le niveau de vie global de la population. Si un effondrement de la Russie apparait comme peu probable, une baisse des cours mondiaux du pétrole pourrait accroitre la pressions sur son économie et rapprocher le moment où, le gouvernement russe, devra faire des arbitrages potentiellement impopulaires. Une carte non négligeable dans le jeu américain. 

L’autre domino pourrait être Cuba. L’île communiste, en proie à un effondrement de son économie, a pu compter ces dernières années, sur une perfusion de pétrole vénézuélien, en échange d’un appui sécuritaire à Maduro et son régime. L’interruption de ce flux pourrait mettre en grand péril le régime castriste. Cuba demeure une dague dans les reins de l’oncle Sam, compte tenu de sa localisation. Pour rappel, fin septembre, quand a plané l’hypothèse d’une livraison de missiles Tomahawk à l’Ukraine, Vladimir Poutine a opportunément ratifié un accord de défense avec l’île communiste.

Enfin, le dernier acteur impacté serait la Chine. Cette dernière était le principal client du pétrole vénézuélien, elle en absorbait 60 à 80%. Bien que cantonné à 4,5% des importations chinoises, le Vénézuela représentait un fournisseur de hedging (souvenez-vous du début de l’article), hors Moyen-Orient et peu cher. La mise hors-jeu du Vénézuela, au moment ou l’Iran, autre fournisseur de Pékin, est sous forte pression à l’intérieur et à l’extérieur est de mauvais augure pour l’empire du milieu. Le lecteur attentif se rappellera que les fameuses raffineries texanes, en l’absence de pétrole vénézuélien, tournent avec du pétrole canadien. Un arrêt des importations de brut canadien par les Etats-Unis, couplé à un tarissement du brut vénézuélien, font mécaniquement d’Ottawa un fournisseur alternatif tout désigné pour la Chine. Le Canada, un pays voisin et totalement dépendant des USA pour sa défense (ils sont membres du NORAD) et très lié à eux économiquement. En cas de tensions graves entre les Etat-Unis et la Chine, les américains n’auraient aucune difficulté à interrompre les exportations de pétrole canadien vers la Chine (il est même probable que les canadiens les interrompraient spontanément). Le feront-ils demain matin? Non, bien entendu et sans montée des tensions, le flux s’écoulera sans difficultés. Mais le Canada représente 10% des réserves mondiales de pétrole, avec les Etats-Unis et le Vénézuéla, le taux monte dans les évaluations les plus prudentes à presque un tiers des réserves mondiales de pétrole. En ajoutant à cela le contrôle des détroits et des mers, exercé par l’Amérique et le rôle du dollar (le pétrole c’est aussi de la finance: assurance, couverture, options) Washington vise clairement une position pétrolière comparable à celle occupée par Pékin dans les métaux rares. De surcroît, avec le Vénézuéla, la Chine perd un appui en Amérique du Sud et potentiellement plusieurs milliards de dollars d’investissements dans le pays. 

  • Scott Bessent a annoncé le 11 janvier 2025, que les Etats-Unis pourraient lever les sanctions frappant le pétrole vénézuélien 
  • * L’AIE estime qu’il faudrait un investissement de 100 milliards de dollars pour qu’elle puisse retrouver sa splendeur d’antan, un investissement impossible à rentabiliser avec les prix actuels. 

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